La fontaine du Ginebre

 

Depuis quand était-elle là ?

Peut-être avait elle, au printemps, fa molt temps, rafraîchi les paysans d’Odeillo et de Via lorsqu’ils menaient leurs troupeaux pâturer au-dessus de l’Ermitage, au Gallinera ou à la Calme ou lorsque, l’automne venu, ils aiguillonnaient leurs vaches tirant des charrettes chargées du bois qu’ils allaient stocker pour l’hiver ?

Ou peut-être avait-elle été aménagée plus tard, à la naissance de Font-Romeu, comme le fut la fontaine Boyer au-dessus de Farneils ?

À une trentaine de pas de la route et près de la façade est du  » Régina », on atteignait une petite plateforme ombragée par deux ou trois pins à crochets et bordée au nord par un muret de pierres sèches dans lequel était fiché un tuyau de plomb d’où s’écoulait sans cesse, été comme hiver, une eau limpide et fraîche qui allait remplir un petit bassin creusé dans un bloc de granit, avant de disparaître dans le sol où elle semblait se perdre.

À la fin de la guerre, de 1945 à 1950, l’heure n’était pas encore aux eaux conditionnées en bouteilles (certaines eaux dites « médicinales » étaient vendues en pharmacie), mais dans le voisinage de la source, les gens faisaient la différence : on trouvait « l’eau du Ginèbre » bien meilleure et elle trônait sur les tables des salles à manger de préférence à « l’eau du robinet »

Encore fallait-il aller la chercher et c’est là qu’intervenaient souvent les enfants à la sortie de l’école. Une petite file d’attente se créait donc tous les jours, à midi, devant la source et c’était une bonne occasion de se retrouver à nouveau et de partager rires et plaisanteries avant de remplir pichets, bouteilles ou brocs. La file grossissait en été, car les enfants des villas voisines venus à Font-Romeu, pour la durée des vacances scolaires, rejoignaient les enfants du pays pour cette « corvée » d’eau. C’était l’occasion de faire de nouvelles connaissances et de lier de nouvelles amitiés.

Lorsque un nouveau venu apparaissait, que l’on n’avait encore jamais vu, une plaisanterie classique était de lui faire croire, en espérant prendre sa place dans la file, que des crapauds sortaient parfois du tuyau, que des salamandres se tapissaient dans l’humidité du muret ou qu’une couleuvre venait souvent se réchauffer sur les rochers avoisinants. On espérait qu’en bon citadin il quitterait les lieux sur le champ, mais c’était souvent peine perdue.

Les enfants grandissant, c’était au tour de leurs cadets de prendre la suite et les choses auraient pu durer encore longtemps, mais un jour, à l’initiative de la Mairie, il fut décidé que l’on demanderait à des experts une analyse de l’eau.

Cette annonce ne provoqua d’abord aucune panique. Que viennent les experts et qu’allaient-ils découvrir ? Rien, sinon qu’il s’agissait là de l’eau la plus pure dont les vertus n’étaient plus à démontrer. Quelqu’un avait-il déjà été malade après avoir bu cet élixir ?

Aussi le temps passa sans que l’on change ses habitudes quand, consternation, on découvrit, un jour, devant la source, un piquet fiché en terre surmonté d’une pancarte où était écrit:

EAU NON POTABLE

Quelque temps après, la fontaine fut démolie et l’eau détournée vers le réseau des eaux usées.

Plus tard, on devait bâtir, près de la route, la nouvelle fontaine telle qu’on la connaît aujourd’hui et dont l’eau, provenant du réseau communal, est désormais POTABLE.

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