Jean Vigo à Font-Romeu (1926-1928)

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Le réalisateur (1905-1934) dont l’œuvre fulgurante a marqué le développement du cinéma de ses rythmes inédits et de ses points de vue insolites, a vécu à Font-Romeu, de 1926 à 1928, des mois de convalescence placés sous le double sceau de la dépression et de l’élan.

Souffrant d’une tuberculose chronique, Vigo est admis, en août 1926, à l’âge de 21 ans, à la clinique de l’Espérance, dirigée par le docteur Capelle. Son séjour à Font-Romeu se prolongera jusqu’à l’automne 1928, ponctué de voyages à Paris et à Montpellier.

La solitude de la haute Cerdagne et les longues promenades dans la neige sont une piètre compensation de la vie d’étudiant en Sorbonne (où Vigo s’était inscrit en sociologie et en philosophie peu de temps avant de tomber gravement malade). Conscient de la gravité de son affection et du danger qu’elle fait peser sur ses jours, il est sujet à de fréquents accès de mélancolie et n’a de cesse qu’on le laisse repartir à Paris, où vit sa mère, Émilie Cléro, ou à Montpellier, auprès de la famille Aubès qui l’a accueilli après la mort de son père, en 1917. Ces séjours, s’ils permettent au jeune homme de (re)nouer des liens affectifs et amicaux, sont malheureusement beaucoup moins bénéfiques à sa santé. Chaque rechute le ramène inexorablement à Font-Romeu.

Font-Romeu : clinique héliothérapique de l’Espérance

C’est toutefois là, en dépit des circonstances, que, de l’avis de ses biographes, Vigo va trouver la force créatrice et « révolutionnaire » qui va alimenter son travail cinématographique. La lecture et l’écriture jouent un rôle crucial dans ce processus. Il correspond ainsi avec Pierre Soubeyran de Saint-Prix, frère de l’écrivain pacifiste Jean de Saint-Prix, qu’il seconde dans le projet d’un ouvrage inspiré d’une révolte en Catalogne. Le jeune homme se lie également d’amitié avec un autre patient de la clinique de l’Espérance, Claude Aveline (né Eugen Avrtsine), jeune éditeur de quatre ans son aîné, qui publie, depuis 1922, une « collection philosophique » sous l’enseigne de « Claude Aveline Editeur ». Vigo, devenu secrétaire d’Aveline, se plonge dans les manuscrits de Paul Valéry, Anatole France ou encore Diderot. L’amitié entre les deux hommes perdurera bien au-delà de la disparition prématurée de Vigo : Aveline sera notamment le fondateur, en 1951, du Prix Jean Vigo.

Par ailleurs, le séjour prolongé en Cerdagne trouve sans doute un écho chez Vigo dont une partie des racines familiales plonge en terre cerdane : son arrière-grand-père paternel, Bonaventure Vigo, fut en effet maire de Saillagouse (de 1878 à 1884), avant d’assurer la charge de viguier de France en Andorre (de 1883 à 1886). De la relation de son grand-père, Bonaventure François Joseph Vigo, né à Saillagouse, et d’une Perpignanaise, Aimée Salles, naquit le père de Jean Vigo, Eugène Bonaventure Vigo, plus connu sous le pseudonyme Miguel Almereyda, révolutionnaire anarchiste puis socialiste républicain, fondateur du journal « La Guerre sociale » en 1906, puis du canard satirique, « Le Bonnet rouge » en 1913. Après avoir été la cible de la presse d’extrême-droite, puis d’une charge menée par Clémenceau, Almereyda est emprisonné à la prison de Fresne où il meurt étranglé dans sa cellule à l’âge de 34 ans, en 1917. Le traumatisme lié à cette fin tragique et le désir de rétablir la réputation de son père hanteront Jean Vigo tout le long de sa vie (« Quand je l’ai connu dans une clinique de Font-Romeu, il allait avoir vingt ans. Il rêvait de faire du cinéma, mais n’en avait ni la possibilité physique ni les moyens matériels. Aussi ne s’employait-il qu’à une chose : préparer la réhabilitation de son père. Je me rappelle nos longues promenades dans la neige, pendant les­quelles il me racontait les témoignages qu’il parvenait à réunir. J’ai découvert là, dans son regard cette volonté d’aboutir qui le brûlait comme une flamme et que je n’ai vu s’éteindre qu’une heure avant sa mort », Claude Aveline, « Présentation de Jean Vigo », Ciné Club, 1949).

Mais Font-Romeu, c’est aussi, et sans doute avant tout, le lieu de la rencontre avec Elizabeth Lozinska, « Lydu », une jeune Polonaise de 19 ans, phtisique, dont Jean tombe amoureux et qu’il épousera le 24 janvier 1929. De cette union naîtra Luce Vigo (1931-2017), future critique de cinéma et longtemps animatrice de l’institut créé en hommage à son père. Le couple s’est alors installé à Nice où Vigo se lance dans la réalisation grâce au soutien financier du père de Lydu, Hirsh Lozinski, un riche industriel de Lodz. Bientôt un film muet, l’un des derniers du genre, va propulser Vigo à l’avant-plan de la scène cinématographique : À propos de Nice. Point de vue documenté (1930), étourdissant documentaire social, inspiré du cinéma soviétique de Dziga Vertov et des expérimentations filmiques surréalistes de Man Ray, Breton et Desnos, où le jeune réalisateur montre, afin d’en faire le procès, « […] les derniers soubresauts d’une société qui s’oublie jusqu’à vous donner la nausée et vous faire le complice d’une solution révolutionnaire » (J. Vigo, « Vers un cinéma social »).

Font-Romeu aura donc été le creuset improbable d’une explosion créatrice qui donnera encore lieu à Zéro de Conduite, puis L’Atalante (1934). Entre profondes angoisses et rencontres lumineuses, c’est là que Vigo forge sa « force révolutionnaire » (Sales Gomes).

Jean Vigo et Lydu à Font-Romeu

Sources :

Philippe Bonnaves, « A propos de Nice ou le dernier des films muets ». [Blog]. www.unepageblanche.com

Gomes Salles, Paulo Emilio. Jean Vigo. Paris, Seuil, 1957.

Lherminier, Pierre. Jean Vigo. Paris, Editions Seghers, 1967.

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