Grotte de Fontrabiouse

Découverte par hasard en 1958, dans une carrière de marbre surplombant le village de Fontrabiouse en Capcir, cette grotte a été creusée (par la rivière qui traverse le village) à travers une veine calcaire qui va de Merens en Ariège jusqu’à Villefranche de Conflent.

Sur 1 km, on peut contempler le long des galeries et des salles, de magnifiques concrétions et des couleurs étonnantes : du blanc pur du calcaire au rouille cuivré du fer en passant par le noir intense du manganèse.

Colonnes, stalagmites et stalactites, draperies, cristaux et autres bouquets d’aragonites sont à découvrir.

Laissez vagabonder votre imagination et laissez vous aller à la rêverie que cette grotte suscite.

La Centrale Solaire Thermodynamique de Llo

Au dessus du charmant village de Llo, à 20 minutes de Font-Romeu, on aperçoit un champ de panneaux solaires qui se reflètent au soleil. De quoi sagit-il ?

Il s’agit d’une Centrale Solaire Thermodynamique qui vient s’ajouter au riche patrimoine scientifique qui exploite l’énergie solaire en Cerdagne : les Four Solaire d’Odeillo et de Mont-Louis et la Centrale Solaire Thémis.

Sur 36 hectares, 153 000 m² de miroirs ont été mis en place pour un coût de 60 millions d’euros.

Le principe est simple : de l’eau circulant dans 12 km de tubes est chauffée à 286 degrés par les panneaux solaires (qui suivent la course du soleil), et est ainsi transformée en vapeur. Une partie de cette vapeur est ensuite stockée à très haute pression dans 9 cuves de 120 m3 chacune. L’autre partie de la vapeur est envoyée dans une turbine entraînant un alternateur produisant de l’électricité, connectée sur le réseau local.

La particularité de cette centrale est d’être la première au monde à stocker de l’énergie dans des cuves. Ce qui permet de produire de l’électricité en continue, le jour par le circuit normal et la nuit grâce à la vapeur stockée pendant la journée dans les cuves, même quand il n’y a plus de soleil.

La centrale produit 9 MW électrique et permet à la Cerdagne d’être une région à électricité positive, c’est à dire qui produit plus d’électricité qu’elle n’en consomme (grâce aussi à ses centrales hydroélectriques).

Le Christ-Roi de Font-Romeu

 

L’église de Font-Romeu, située en contrebas du Grand Hôtel, porte le vocable du Christ-Roi. Devant, s’élève une sculpture cruciforme monumentale du même nom.

Voici en quelques mots l’histoire de cette sculpture et sa signification.

Dans les années 1950, un riche industriel barcelonais du nom de Doncel séjourne en vacances à Font-Romeu, où il possède une résidence secondaire. Il est également  propriétaire du Castel Negro (aujourd’hui démoli) qui se dresse alors sur un terrain proche de l’église. Monsieur Doncel fait don d’une partie de sa propriété à la communauté chrétienne pour la construction d’un sanctuaire. Faute de moyens, on y aménage d’abord une simple crypte, sur laquelle viendra s’élever l’église actuelle.

La statue du Christ-Roi manifeste également la générosité de Doncel. Ce dernier a fait appel  au sculpteur catalan, Emili Colom, pour sculpter dans un bloc de marbre de Carrare une réplique du célèbre Cristo Redentor, oeuvre  de Paul  Landowski, qui domine la baie de Rio de Janeiro.

28 ans après le couronnement de la « Morenette » de Font-Romeu (les 4-5 août 1926), le monument est inaugurée le 31 octobre 1954 . Il sera consacrée le 3 juillet 1955 en présence d’une foule transfrontalière et de nombreux représentants du clergé et des pouvoirs publics.

Le visage de la statue est inspiré du visage de celui du Saint-Suaire de Turin. La taille de la sculpture est de 8 mètres. Pour la sculpter, Emili Colom et ses cinq assistants ont mis quatre mois et demi.

                                        

Chaque dernier week-end de novembre, les catholiques célèbrent la fête du Christ-Roi. Marquant la fin de l’année liturgique avant le temps de l’Avent, cette solennité célèbre Jésus le « Christ-Roi de l’Univers ».

La fête du Christ-Roi étant liée au retour du Christ, elle est porteuse d’une espérance phénoménale.

En Cerdagne et en musique avec Déodat de Séverac

Le cycle pour piano Cerdaňa imaginé par Déodat de Séverac en 1911 est le souvenir d’une équipée en Cerdagne. Comme les titres des divers morceaux qui le composent l’indiquent (voir ci-dessous), le musicien a voulu souligner le travail et la foi ardente des paysans de cette terre montagneuse. L’atmosphère du cycle est lumineuse et sensuelle. Elle plonge l’auditeur dans un tourbillon d’impressions pittoresques.

 « Déodat de Séverac prend appui sur l’assise inébranlable de la terre […] épaisseur substantielle de la vie » (Vladimir Jankélévitch La Présence lointaine, Albéniz, Séverac, Mompou, Seuil, Paris 1983.

Pour François-Michel Rignol, pianiste et professeur au conservatoire de Perpignan, qui a enregistré l’intégrale de l’œuvre pour piano du compositeur né dans le Lauragais et Cérétan d’adoption : « Déodat de Séverac se nourrit de tout. Il a le sens de la grandeur et du tragique. Il aime faire la fête mais il est aussi un solitaire habité d’un sentiment mystique. Chaque œuvre révèle une facette particulière de ses perceptions. Il accueille le monde plus qu’il ne le crée ».

La suite Cerdaňa contient 5 pièces :

En Tartane (L’arrivée en Cerdagne) – Les fêtes (Souvenir de Puigerda) – Ménétrier et Glaneuses (Souvenirs d’un pèlerinage à Font-Romeu) – Les Muletiers devant le Christ de Llivia (Complainte) – Le retour des Muletiers

Ecouter : « Ménétrier et Glaneuses (Souvenirs d’un pèlerinage à Font-Romeu) » ^par jordi Maso : https://www.youtube.com/watch?v=oCo6C-qHvc8

Sources :

Barou, Jean-Pierre. Matisse ou le miracle de Collioure. Indigène Éditions, 1997.

Bonnery, Serge. « Lumières de Séverac ». L’épervier incassable. Blog. http://lepervierincassable.net/spip.php?article267

Climatisme et architecture

À Font-Romeu, une curiosité patrimoniale : le sanatorium héliothérapique de la Fédération des Écoles Publiques (1920-1924)

Élevé dans une clairière, dans la forêt que surplombe le Calvaire, le sanatorium de la Fédération des Écoles Publiques (ou des Pupilles de l’Ecole Publique, PEP) est l’un des 350 sanatoriums de cure construits ou aménagés sur le territoire français entre 1900 et 1960.

Sanatorium héliothérapique d’Odeillo, façade sud

Son architecture reprend les éléments d’un programme médical et social spécifique. Notons, entre autres : un plan en T comportant une aile allongée, orientée plein sud sur 4 niveaux bordés de galeries découvertes suffisamment larges pour que l’on puisse y rouler les lits des malades et suffisamment hauts pour permettre l’exposition directe au rayonnement solaire, et une aile transversale abritant les services ; ainsi qu’un parc destiné à la promenade situé sur l’avant du bâtiment.

Sanatorium héliothérapique d’Odeillo, façade nord

La cure antituberculeuse proposée à Font-Romeu obéit aux principes élaborés entre 1860 et 1890 par les médecins allemands Hermann Brehmer et Peter Dettweiler (les malades doivent rester allongés et être exposés à l’air et au soleil), puis développés, au début du XXe siècle, par le médecin suisse Oskar Bernhardt et son élève Auguste Rollier, tous deux chantres de l’héliothérapie. L’architecture s’associe plus que jamais à la médecine et lors du 14è Congrès international pour la lutte contre la tuberculose, en 1907, le médecin allemand David Sarason expose le concept de l’immeuble à gradins destiné à capter le maximum de lumière solaire, un type de construction caractérisé par l’échelonnement de toits-terrasses en béton armés disposés en retrait les uns par-rapport aux autres. Ce principe sera bientôt appliqué aux immeubles d’habitation (en France, il fait l’objet, en 1912, d’un dépôt de brevet par les architectes Henri Sauvage et Charles Sarrazin). Soulignons cependant que si le concept de l’immeuble à gradins est érigé en dogme dans le contexte de la cure antituberculeuse de la première moitié du siècle, le choix des formes et des matériaux est laissé au libre arbitre des architectes.

Si le sanatorium héliothérapique de Font-Romeu, conçu sur les plans établis par Louis Feine dès 1918 et construit à partir de 1920, ne comporte pas de façade en gradins à proprement parler (voir ci-dessous photographie du bâtiment vu de côté : les balcons sont disposés les uns au-dessus des autres et non en décrochement), il répond en tous points au programme de la cure héliothérapique.

Sanatorium héliothérapique d’Odeillo, façades sud et ouest

[À noter : dans la seconde moitié des années 1920,  la cure héliothérapique est également pratiquée à Font-Romeu à la clinique L’Espérance, dirigée par le docteur Capelle.]

Il est également l’un des plus hauts d’Europe (1800 mètres), la plupart des établissements de montagne étant de préférence construits aux alentours de 1500 mètres (comme ceux de Davos ou de Leysin).

Sa construction est l’œuvre de la Fédération des Écoles Publiques qui voit le jour en 1915 pour venir au secours des orphelins de guerre. Pendant l’entre-deux-guerres, la Fédération se lance dans une grande croisade sanitaire en finançant la construction de nombreux bâtiments de cure (sanatoriums, préventoriums, aériums).

Rappelons que dans la dernière moitié du XIXe siècle, la tuberculose (ou phtisie) est l’un des fléaux sanitaires majeurs en France, avec l’alcoolisme et la syphilis. En 1920, elle est encore la cause de 85 000 décès sur le territoire.

Comme le rapporte le quotidien Le Temps, le 11 avril 1923, la construction du sanatorium « d’Odeillo » a été financée en partie par des mécènes comme Ernesta Stern, femme de lettres et philanthrope :

[…] La construction de l’établissement d’héliothérapie en altitude que la fédération [des pupilles de l’école publique] a entreprise pour la cure des tuberculoses chirurgicales à Odeillo est en voie d’achèvement et l’installation des services aura lieu dans les premiers mois de 1924. Cet établissement, unique en France, put être commencé grâce au don magnifique d’un million que fit Mme Louis Stern, et M. Charles Stern offrit 50.000 francs pour faciliter les premiers frais d’études.

Depuis 1999, vingt sanatoriums ont reçu le label « Patrimoine du XXe siècle ». Si ce n’est pas le cas de celui de Font-Romeu (seul le Grand Hôtel figure sur cette liste), ce bâtiment vaut le détour par le charme suranné qui se dégage de son architecture et le cadre forestier magnifique qui l’abrite.

Sources :

Grandvoinnet, Philippe. Architecture thérapeutique : histoire des sanatoriums en France (1900-1945). Genève,  MétisPresses, 2014.

Laget, Pierre-Louis.  « L’invention du système des immeubles à gradins. Sa genèse à visée sanitaire avant sa diffusion mondiale dans la villégiature de montagne et de bord de mer », In Situ 24 (2014).

Jean Vigo à Font-Romeu (1926-1928)

Retour sur image : Jean Vigo à Font-Romeu (1926-1928)

Le réalisateur (1905-1934) dont l’œuvre fulgurante a marqué le développement du cinéma de ses rythmes inédits et de ses points de vue insolites, a vécu à Font-Romeu, de 1926 à 1928, des mois de convalescence placés sous le double sceau de la dépression et de l’élan.

Souffrant d’une tuberculose chronique, Vigo est admis, en août 1926, à l’âge de 21 ans, à la clinique de l’Espérance, dirigée par le docteur Capelle. Son séjour à Font-Romeu se prolongera jusqu’à l’automne 1928, ponctué de voyages à Paris et à Montpellier.

La solitude de la haute Cerdagne et les longues promenades dans la neige sont une piètre compensation de la vie d’étudiant en Sorbonne (où Vigo s’était inscrit en sociologie et en philosophie peu de temps avant de tomber gravement malade). Conscient de la gravité de son affection et du danger qu’elle fait peser sur ses jours, il est sujet à de fréquents accès de mélancolie et n’a de cesse qu’on le laisse repartir à Paris, où vit sa mère, Émilie Cléro, ou à Montpellier, auprès de la famille Aubès qui l’a accueilli après la mort de son père, en 1917. Ces séjours, s’ils permettent au jeune homme de (re)nouer des liens affectifs et amicaux, sont malheureusement beaucoup moins bénéfiques à sa santé. Chaque rechute le ramène inexorablement à Font-Romeu.

Font-Romeu : clinique héliothérapique de l’Espérance

C’est toutefois là, en dépit des circonstances, que, de l’avis de ses biographes, Vigo va trouver la force créatrice et « révolutionnaire » qui va alimenter son travail cinématographique. La lecture et l’écriture jouent un rôle crucial dans ce processus. Il correspond ainsi avec Pierre Soubeyran de Saint-Prix, frère de l’écrivain pacifiste Jean de Saint-Prix, qu’il seconde dans le projet d’un ouvrage inspiré d’une révolte en Catalogne. Le jeune homme se lie également d’amitié avec un autre patient de la clinique de l’Espérance, Claude Aveline (né Eugen Avrtsine), jeune éditeur de quatre ans son aîné, qui publie, depuis 1922, une « collection philosophique » sous l’enseigne de « Claude Aveline Editeur ». Vigo, devenu secrétaire d’Aveline, se plonge dans les manuscrits de Paul Valéry, Anatole France ou encore Diderot. L’amitié entre les deux hommes perdurera bien au-delà de la disparition prématurée de Vigo : Aveline sera notamment le fondateur, en 1951, du Prix Jean Vigo.

Par ailleurs, le séjour prolongé en Cerdagne trouve sans doute un écho chez Vigo dont une partie des racines familiales plonge en terre cerdane : son arrière-grand-père paternel, Bonaventure Vigo, fut en effet maire de Saillagouse (de 1878 à 1884), avant d’assurer la charge de viguier de France en Andorre (de 1883 à 1886). De la relation de son grand-père, Bonaventure François Joseph Vigo, né à Saillagouse, et d’une Perpignanaise, Aimée Salles, naquit le père de Jean Vigo, Eugène Bonaventure Vigo, plus connu sous le pseudonyme Miguel Almereyda, révolutionnaire anarchiste puis socialiste républicain, fondateur du journal « La Guerre sociale » en 1906, puis du canard satirique, « Le Bonnet rouge » en 1913. Après avoir été la cible de la presse d’extrême-droite, puis d’une charge menée par Clémenceau, Almereyda est emprisonné à la prison de Fresne où il meurt étranglé dans sa cellule à l’âge de 34 ans, en 1917. Le traumatisme lié à cette fin tragique et le désir de rétablir la réputation de son père hanteront Jean Vigo tout le long de sa vie (« Quand je l’ai connu dans une clinique de Font-Romeu, il allait avoir vingt ans. Il rêvait de faire du cinéma, mais n’en avait ni la possibilité physique ni les moyens matériels. Aussi ne s’employait-il qu’à une chose : préparer la réhabilitation de son père. Je me rappelle nos longues promenades dans la neige, pendant les­quelles il me racontait les témoignages qu’il parvenait à réunir. J’ai découvert là, dans son regard cette volonté d’aboutir qui le brûlait comme une flamme et que je n’ai vu s’éteindre qu’une heure avant sa mort », Claude Aveline, « Présentation de Jean Vigo », Ciné Club, 1949).

Mais Font-Romeu, c’est aussi, et sans doute avant tout, le lieu de la rencontre avec Elizabeth Lozinska, « Lydu », une jeune Polonaise de 19 ans, phtisique, dont Jean tombe amoureux et qu’il épousera le 24 janvier 1929. De cette union naîtra Luce Vigo (1931-2017), future critique de cinéma et longtemps animatrice de l’institut créé en hommage à son père. Le couple s’est alors installé à Nice où Vigo se lance dans la réalisation grâce au soutien financier du père de Lydu, Hirsh Lozinski, un riche industriel de Lodz. Bientôt un film muet, l’un des derniers du genre, va propulser Vigo à l’avant-plan de la scène cinématographique : À propos de Nice. Point de vue documenté (1930), étourdissant documentaire social, inspiré du cinéma soviétique de Dziga Vertov et des expérimentations filmiques surréalistes de Man Ray, Breton et Desnos, où le jeune réalisateur montre, afin d’en faire le procès, « […] les derniers soubresauts d’une société qui s’oublie jusqu’à vous donner la nausée et vous faire le complice d’une solution révolutionnaire » (J. Vigo, « Vers un cinéma social »).

Font-Romeu aura donc été le creuset improbable d’une explosion créatrice qui donnera encore lieu à Zéro de Conduite, puis L’Atalante (1934). Entre profondes angoisses et rencontres lumineuses, c’est là que Vigo forge sa « force révolutionnaire » (Sales Gomes).

Jean Vigo et Lydu à Font-Romeu

Sources :

Philippe Bonnaves, « A propos de Nice ou le dernier des films muets ». [Blog]. www.unepageblanche.com

Gomes Salles, Paulo Emilio. Jean Vigo. Paris, Seuil, 1957.

Lherminier, Pierre. Jean Vigo. Paris, Editions Seghers, 1967.

Il y a 100 ans : Font-Romeu dans les pages de la Revue des Deux Mondes

Louis Bertrand, « Font-Romeù – Au pays des Notres-Dames », Revue des Deux Mondes, 6e période, tome 47, 1918 (p. 329-362)

En 1918, quelques semaines avant la fin du conflit mondial, un long article sur Font-Romeu paraissait dans la prestigieuse Revue des Deux Mondes. Signé de l’écrivain et essayiste Louis Bertrand, il compte quelques-uns des plus belles pages écrites à ce jour sur Font-Romeu et ses environs. Sous la plume élégante du futur académicien, la « petite Cerdagne » se pare de l’aura puissante d’une terre de confins et de « passages ». « Coin de terre privilégié immédiatement intelligible pour l’âme », elle se découvre tout à la fois austère « cuve granitique » gardée par de hiératiques sommets aux impassibles visages semblables à ceux des sphinx de l’Egypte antique et somptueux manteau tissé de prairies aux mille fleurs et serti de lacs et de « mouillères ». Étayée par la grande érudition de l’auteur, la description des hommes et des femmes vivant dans ces marches reculées rappelle la diversité des origines ethniques et la richesse des croisements culturels issus des vagues d’invasions successives (Maures, Goths et Francs).

Le récit historique se double d’une approche quasi-ethnographique pour évoquer les travaux et les jours de l’habitant de Haute Cerdagne, indifférent à « l’étranger » — notamment le touriste fortuné en villégiature dans une « station de montagne » à la mode « été comme hiver » comme le vantent les affiches publicitaires de l’époque. Par cette attention à l’autochtone, l’écrivain tient lui aussi à se démarquer de la clientèle de l’hôtel à la terrasse ornée de « torchères de bronze » et de « bordures de géraniums aux vermillons ardents » où il réside (sans nul doute le Grand Hôtel). C’est en amateur éclairé qu’il entend exprimer son attachement à cette contrée, mêlant références érudites et remarques montrant qu’il a éprouvé son pas sur les sentiers, exercé son œil sur la ligne des pics et son oreille aux accents « âpres et sonores » du parler et des chants catalans, comme ces goïgs dont il reprend volontiers quelques refrains.

De fait, la sensibilité poétique qui attache son regard au paysage pour en relever la palette (verte, noire, mauve, fauve, ferrugineuse et perle) et les particularismes géologiques ou climatiques confère à son récit une authenticité susceptible de toucher le lecteur encore aujourd’hui, d’autant si celui-ci est familier du lieu. On soulignera ainsi la curiosité de l’écrivain pour ces « d’énormes amoncellements de roches, visibles de tous les points de la vallée », qu’il compare à des « postes de vigie ». Ou encore pour ce phénomène qu’il nomme « brouillard » et qui s’apparente au flux et au reflux d’une immense mer de nuages, localement appelée « Marin » ou « Carcanet » selon qu’elle déferle en Cerdagne par la vallée de la Têt ou celle du Capcir. On sera également sensible à son plaidoyer en faveur d’un inventaire du patrimoine roman formé par les sanctuaires qui « pullulent » dans le paysage et le maintien de leur mobilier (retables, statuaire, tableaux) dans le lieu en vue de réaffirmer le lien entre les traditions religieuses de la population et le geste de l’artisan ou du bâtisseur médiéval.

Tout le propos de Louis Bertrand est en effet de souligner ces « continuités » qu’il perçoit entre la terre, la langue et les hommes de Cerdagne. C’est dans ce sens qu’il écarte rapidement les très belles mais fugaces impressions visuelles qui informent les premiers paragraphes de son texte pour se concentrer sur les éléments qui sous-tendent sa démonstration, notamment les « notre-dames » de son titre, au premier rang desquelles figure celle de l’Ermitage de Font-Romeu, la « dame du camaril »,  objet d’une éblouissante description. Car le but de l’auteur est bien de prouver que la Cerdagne est l’un de ces foyers où perdure la grande « unité latine catholique » susceptible de participer à la renaissance du pays tout entier, après la victoire sur l’Allemagne. Ainsi, s’il exalte la ferveur religieuse des Cerdans et leur attachement à leurs madones romanes, c’est aussi pour mettre en exergue les racines catholiques de la région et par-delà, de la nation, dans un geste où se mêlent piété et patriotisme. De ce point de vue, on ne sera pas surpris d’apprendre que Louis Bertrand était un proche ami de Jules de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan et refondateur de la foi catholique dans le département des Pyrénées-Orientales, notamment à travers ces symboles forts que furent la reconstruction du monastère de Saint-Martin-du-Canigou à partir de 1902 et le soutien au pèlerinage de l’Ermitage de Font-Romeu dont le point d’orgue sera, en 1926, le couronnement de la Vierge de Font-Romeu.

L’article de Louis Bertrand est en accès libre dans le catalogue Gallica de la BNF à partir de ce lien : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32858360p/date

Louis Bertrand (1866-1941) est né en Lorraine. Normalien, docteur ès-lettres, académicien (1925), Chevalier de la Légion d’Honneur (1935), il est l’auteur de 15 romans, 16 ouvrages (récits de voyage, histoire, essais) et 2 recueils critiques. Passionné par l’Afrique latine ancienne. Grand admirateur de Flaubert. Le 4 août 1926, il préside les Floralies des fêtes du couronnement de la Vierge de Font-Romeu (obtenu du pape Pie XI par Monseigneur de Carsalade du Pont). Dans son discours, il réitère son attachement à « l’esprit latin » : « nous latins devons nous unir… nous opposer à la masse des peuples sans âme ».

À l’heure de la récréation, à l’école de Font-Romeu, vers 1944

« C’est l’heure, il faut rentrer les enfants, la récréation est finie ». Sur ces mots, Mademoiselle Vigué, la maîtresse de la « grande classe » referme rapidement la fenêtre pour que la salle de classe, chauffée par le gros poêle qui trône au milieu, ne se refroidisse pas. L’ordre n’a pas un effet immédiat car il faut qu’il arrive aux oreilles des élèves les plus éloignés qui viennent tout juste d’atteindre le bas de la pente, à hauteur de la maison Buscail. En effet, il a neigé quelques jours plus tôt et, comme à l’accoutumée, on a déjà consacré quelques récréations à damer la descente « de Calderer » (ou « de Manero ») en la gravissant en escaliers, les uns derrière les autres. Peu à peu, la pente s’est transformée en une belle piste que l’on dévale jusqu’au croisement de la route nationale. Là, on s’arrête comme on peut, les skis n’ayant pas de carres. Quelques jours plus tard, la neige a durci et c’est désormais en luge que la descente s’effectue.

La récréation est donc terminée : on remonte la pente en courant en tirant les luges derrière soi. Les maîtresses des deux classes sont d’une grande patience et d’une grande gentillesse. Mademoiselle Roussel sourit en voyant les petits émerger de l’igloo qu’ils ont élevé en contrebas de l’école. Les grands s’engouffrent à leur tour dans leur salle de classe après avoir abandonné leurs skis et leurs luges au rez-de-chaussée et avoir ôté la neige de leurs souliers en tapant du pied sur le sol du préau.

Difficile pour nos petits sauvageons d’imaginer une cour de récréation limitée par des murs ou des grilles. Ici, on est libre d’aller où l’on veut. Toutefois, personne n’abuse de ce privilège. En été, on s’élance dans la pente, sous les vieux sorbiers, jusqu’au « champ de l’école », un peu plus bas. Là, on pourra organiser une petite partie de football après avoir délimité les buts à l’aide de tricots posés sur le sol. D’autre fois, on pousse jusqu’à la cabane où se repose le gros cheval de M. Mensa et on escalade le gros rocher. D’autres fois encore, on grimpe dans un arbre où on a préalablement hissé quelques planches permettant de se reposer à bonne hauteur.

Au mois de juin, on s’aventure plus loin. Le feu de la Saint-Jean approche et il s’agit de récolter du bois sec et aussi un grand mât auquel on attachera les autres branches. Mais pas question de couper un arbre près de l’école : Estève, le garde-champêtre, veille et ses grosses moustaches effraient les enfants. On ira donc plus loin, sur le chemin de Superbolquère, où le larcin passera inaperçu.

Dans tous les cas, on se débrouille pour rentrer à temps et ne pas fâcher les bonnes maîtresses qui n’élèvent jamais la voix et ne risquent pas de tirer des oreilles qui parfois… le mériteraient quand même un peu.

La fontaine du Ginebre

Depuis quand était-elle là ?

Peut-être avait elle, au printemps, fa molt temps, rafraîchi les paysans d’Odeillo et de Via lorsqu’ils menaient leurs troupeaux pâturer au-dessus de l’Ermitage, au Gallinera ou à la Calme ou lorsque, l’automne venu, ils aiguillonnaient leurs vaches tirant des charrettes chargées du bois qu’ils allaient stocker pour l’hiver ?

Ou peut-être avait-elle été aménagée plus tard, à la naissance de Font-Romeu, comme le fut la fontaine Boyer au-dessus de Farneils ?

À une trentaine de pas de la route et près de la façade est du  » Régina », on atteignait une petite plateforme ombragée par deux ou trois pins à crochets et bordée au nord par un muret de pierres sèches dans lequel était fiché un tuyau de plomb d’où s’écoulait sans cesse, été comme hiver, une eau limpide et fraîche qui allait remplir un petit bassin creusé dans un bloc de granit, avant de disparaître dans le sol où elle semblait se perdre.

À la fin de la guerre, de 1945 à 1950, l’heure n’était pas encore aux eaux conditionnées en bouteilles (certaines eaux dites « médicinales » étaient vendues en pharmacie), mais dans le voisinage de la source, les gens faisaient la différence : on trouvait « l’eau du Ginèbre » bien meilleure et elle trônait sur les tables des salles à manger de préférence à « l’eau du robinet »

Encore fallait-il aller la chercher et c’est là qu’intervenaient souvent les enfants à la sortie de l’école. Une petite file d’attente se créait donc tous les jours, à midi, devant la source et c’était une bonne occasion de se retrouver à nouveau et de partager rires et plaisanteries avant de remplir pichets, bouteilles ou brocs. La file grossissait en été, car les enfants des villas voisines venus à Font-Romeu, pour la durée des vacances scolaires, rejoignaient les enfants du pays pour cette « corvée » d’eau. C’était l’occasion de faire de nouvelles connaissances et de lier de nouvelles amitiés.

Lorsque un nouveau venu apparaissait, que l’on n’avait encore jamais vu, une plaisanterie classique était de lui faire croire, en espérant prendre sa place dans la file, que des crapauds sortaient parfois du tuyau, que des salamandres se tapissaient dans l’humidité du muret ou qu’une couleuvre venait souvent se réchauffer sur les rochers avoisinants. On espérait qu’en bon citadin il quitterait les lieux sur le champ, mais c’était souvent peine perdue.

Les enfants grandissant, c’était au tour de leurs cadets de prendre la suite et les choses auraient pu durer encore longtemps, mais un jour, à l’initiative de la Mairie, il fut décidé que l’on demanderait à des experts une analyse de l’eau.

Cette annonce ne provoqua d’abord aucune panique. Que viennent les experts et qu’allaient-ils découvrir ? Rien, sinon qu’il s’agissait là de l’eau la plus pure dont les vertus n’étaient plus à démontrer. Quelqu’un avait-il déjà été malade après avoir bu cet élixir ?

Aussi le temps passa sans que l’on change ses habitudes quand, consternation, on découvrit, un jour, devant la source, un piquet fiché en terre surmonté d’une pancarte où était écrit:

EAU NON POTABLE

Quelque temps après, la fontaine fut démolie et l’eau détournée vers le réseau des eaux usées.

Plus tard, on devait bâtir, près de la route, la nouvelle fontaine telle qu’on la connaît aujourd’hui et dont l’eau, provenant du réseau communal, est désormais POTABLE.